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Publié par Michael Jeaubelaux

FIGAROVOX.- Elon Musk, le patron de Tesla et Space X, a annoncé fin mars le lancement de Neuralink, une entreprise destinée à augmenter le cerveau humain au moyen d'implants cérébraux. Le cyborg est-il une réalité de demain?

Mathieu TERENCE.- Elon Musk est, avec Mark Zuckerberg, l'un des principaux argentiers du transhumanisme. Rien d'étonnant à cela. La Silicon Valley a repris le flambeau, en Californie, du millénarisme que prônaient il y a quarante ans les tenants du New Age à San Francisco. Simplement leur idéal est aux antipodes de celui, mystique, spirituel et anti-consumériste de ces oncles spirituels. Il est scientiste, matérialiste, et ultra-libéral.

Au fond, rien là que de très logique: le self made man absolu, tel que Musk l'incarne de façon relative et triomphante, est bel et bien le transhumain.

Cet IGM (individu génétiquement modifié) fait de sa personne sa propre petite entreprise dont l'unique but consiste à être le plus rentable possible dans le monde dans lequel il doit s'intégrer.

L' «homme augmenté», que les neurosciences et le génie génétique rendent plausible aujourd'hui , est le fantasme d'un monde qui, au lieu de savoir donner à vivre une vie vraie, complète, libre, choisie, ou même simplement digne, à l'ensemble du genre humain, a pour but d'abolir la mort de quelques ressortissants, privilégiés.

Votre dernier ouvrage s'intitule Le transhumanisme est un intégrisme. Pourquoi ce titre?

Les valeurs ultralibérales sont celles que promeut le transhumanisme.

L' «Homme augmenté» est un homme dont toutes les performances doivent être accrues pour mieux fonctionner dans la société mondialisée dont il n'est plus que la matière première vaguement hédoniste, sous anesthésie financière -salariée ou indemnisante.

Toute utopie propose un nouveau monde en fonction des valeurs dominantes du précédent: jeunesse, efficacité, rentabilité sont celles qu'incarnerait le transhumain.

Aucune religion n'a osé rêver inculquer ses dogmes jusque dans la chair, le corps, les gênes de ses adeptes: le scientisme 2.0 du transhumanisme à la Elon Musk (en France à la Laurent Alexandre ou à la Luc Ferry), scientisme qui ne s'embarrasse pas de scrupules avec l'eugénisme, va jusque-là en programmant, selon sa propre idéologie, les individus à naître, en modifiant les wonder boys ou girls qui croient que la réponse au néant qui les taraude est de l'ordre de la quantité et non de la qualité. Voilà pourquoi je qualifie la doctrine transhumaniste d'intégriste dans un texte bref qui en fait la généalogie et qui en sonde les prophéties.

Avec le développement exponentiel de ce genre de technique, à l'heure d'Internet et du Big Data, a-t-on atteint un point de basculement anthropologique?

Le diagnostique sur l' «arraisonnement» de la nature par la technique, pour ne pas remonter à Prométhée ou Héphaïstos , ne date pas d'hier. Heidegger, Berdaïeff, Bernanos, Anders, Hamsun, plus récemment Sloterdijk, ont pensé cette détermination. A ma modeste mesure, dans mes essais et mes fictions , j'aborde ou médite (pardon pour le grand mot) un changement, en effet d'ordre anthropologique, que j'appelle Technosmose: le moment où la technologie entre en synergie, en symbiose, avec la vie, et où la technique peut être perçue comme une sécrétion du vivant qui assure sa pérennité selon le nouveau contexte écologique à quoi correspond l'anthropocène.

Au début du vingtième siècle, de façon remarquablement coïncidente, l'homme a acquis la maîtrise de l'atome et du gêne. De créature à la vie naturelle, il passe au statut de créateur de vie artificielle. Cet hybris pose question. La réalité de ce changement est incontestable . Il s'agit plutôt de questionner quel visage univoque on veut lui donner et qui est ce «on» qui prétend savoir très précisément quel est le futur qui doit nous échoir «inéluctablement».

La machine transhumaniste s'est-elle emballée? Peut-on encore fixer des limites, ou est-ce trop tard?

Il ne faut pas imaginer pouvoir endiguer un processus technique qui a acquis, de mutation en mutation, la tournure d'une évolution d'ordre zoologique. On peut par contre démasquer l' idéologie qui tient aujourd'hui à lui donner une forme bien précise, sous le sceau d'une perfection qui n'a jamais été le synonyme, et qui est plutôt le contraire, du beau, du bien et du vrai.

Le fantasme de la fusion entre l'homme et la machine est-il réalisable? Quels dangers pour l'humanité?

Il n'y a jamais qu'un risque à redouter d'une idéologie en générale et du scientisme ultra-libérale en particulier, mais ce risque est fatal: la perte de la liberté . En l'occurence: en éradiquant tout hasard dans le processus du vivant on est sûre de perdre toute possibilité de liberté dans le destin d'un sujet. On peut laisser aux fétichistes du «progrès» le rêve de ce monde parfait. De mon côté, sans y croire, j'attends le «transhumaniste» qui défendra le projet d'un nouvel humain plus paresseux, moins docile, plus intraitable, plus laid, plus imperméable à toute idée de célébrité, plus hostile à l'injustice, plus mélomane que Musk n'est mégalomane.